DALI, 21 octobre 2008 (IRIN) - Nous sommes à la
pompe à eau de Dali, une ville du Nord Darfour, par une matinée ordinaire. Les enfants chahutent dans l’eau ; les femmes se disputent pour savoir qui se servira en premier. Un véhicule blindé
pour le transport des troupes se fraye un chemin sur le sable, suivi de près par six autres véhicules des Nations Unies.
Le convoi s’arrête dans cette clairière tranquille. Des soldats de maintien de la paix armés sortent en masse de leurs camions, formant un grand cercle autour de la pompe à eau. Des soldats non
armés et des officiers de police abordent les habitants.
« Comment est la situation, ici ? Y a-t-il eu des incidents cette dernière semaine ? », demande le major népalais Prem Thapa, un observateur militaire de l’Opération hybride Union
africaine/Nations Unies au Darfour (MINUAD), à un
villageois, par l’intermédiaire d’un interprète. « Ça se passe bien, ces jours-ci, il n’y a pas de problème », répond Adam Ahmad. « Mais nous avons besoin de plus de vivres et d’eau ».
M. Ahmad leur explique que la police gouvernementale harcèle les villageois qui tentent de se rendre dans leurs fermes. Les Casques bleus notent son nom et ses commentaires. Quinze minutes après
son arrivée, la patrouille repart. « Quand nous restons longtemps, ils demandent beaucoup de choses que nous ne pouvons pas leur donner », explique le major Thapa. « Nous
nous contentons de recueillir les informations et de [les] transmettre au siège ».
Les soldats de la MINUAD sont sympathiques, ils aident même les habitants à pomper leur eau, mais selon ces derniers, ils n’ont rien à leur offrir, pas même la sécurité. « Ces Casques bleus
sont là depuis trois ou quatre ans. Depuis leur arrivée dans notre pays, ils ne nous ont pas aidés de quelque manière que ce soit », a dit Suleiman Basha, éleveur, à la patrouille, à l’arrêt
suivant, au camp de déplacés d’Argo. « Ils ne peuvent pas arrêter le gouvernement ni ceux qui nous attaquent. Ils sont là, c’est tout. Aujourd’hui, ils viennent prendre des informations. Demain,
ils viendront de nouveau pour prendre d’autres informations. C’est trop de palabres ».
Prem Thapa tente d’expliquer que la MINUAD fait de son mieux dans la limite de ses effectifs. Avec davantage de soldats, dit-il à M. Basha, la mission serait sans doute plus efficace. « Je ne
crois pas à vos promesses, parce que vous en avez déjà faites avant. La MINUAD et la MUAS [Mission de l’Union africaine au Soudan, qui l’a précédée] ont fait beaucoup de promesses, mais rien ne
s’est passé. Rien n’a changé. Aujourd’hui, nous souffrons beaucoup », répond M. Basha.
« Notre mandat est clair »
Les populations déplacées du Darfour se plaignent depuis longtemps que la MINUAD ne les protège pas. Interrogé à propos de la force, un déplacé a éclaté de rire et dit : « Même la
MINUAD a peur ».
Paralysée par un manque d’effectifs et d’hélicoptères militaires, un équipement essentiel, elle est souvent limitée par l’insécurité qu’elle est justement censée prévenir. Les patrouilles sont
interrompues en cas de tensions et, à en croire les villageois, les Casques bleus assistent aux attaques les bras croisés.
En mai, lorsque les forces de police gouvernementales ont pris d’assaut la ville de Tawila au Nord Darfour et son camp de déplacés, incendiant les habitations, pillant le marché et passant à
tabac les habitants, la MINUAD n’est pas intervenue militairement, choisissant au contraire de faire pression auprès du commandant des forces de police, pour l’inciter à mettre fin aux
attaques.
« Notre mandat est clair », explique le major rwandais Epimaque Kayitare, commandant de compagnie à la base de la MINUAD à Tawila. « D’abord, nous négocions [...] Si les négociations échouent, on
peut utiliser d’autres moyens ». « Nous n’avons jamais tiré », poursuit-il. « Notre arme principale est la négociation. Nous sommes comme des médiateurs. Si nous intervenons dans le conflit, il
peut prendre des proportions énormes ».
Toutefois, pour les déplacés, qui espéraient que la MINUAD les protègerait des pillages, des viols et des meurtres, auxquels ils restent exposés cinq ans après le début du conflit au Darfour, la
négociation ne suffit pas.
À la fin du mois d’août, la MINUAD n’a pas pu empêcher le décès d’au moins 31 civils, lorsque des soldats du gouvernement ont ouvert le feu dans le camp de déplacés de Kalma, près de Nyala, au
Sud Darfour.
Les effectifs
La MINUAD compte actuellement 13 000 hommes, dont 7 200 soldats armés, et seulement trois unités de police armées (voir encadré). Le reste est composé d’administrateurs, d’ingénieurs, de
logisticiens, d’officiers, de policiers non armés, et d’observateurs militaires.
Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies, a récemment déclaré que la mission visait un déploiement à 65 pour cent d’ici à la fin de l’année 2008, et à 85 pour cent, d’ici à mars 2009.
Mais même si l’ensemble de ses 26 000 hommes étaient déployés, la force ne compterait que 14 400 fantassins, selon Hocine Medili, adjoint au représentant spécial commun de la mission, chargé des
opérations et de la gestion.
« Une fois qu’elles seront entièrement déployées, nos [unités de police formées] seront bien plus en mesure d’assurer la sécurité des populations de ces camps, d’organiser des patrouilles pour le
ramassage du bois et de veiller à ce que ces incidents ne se produisent pas. Mais pour l’instant, la MINUAD est loin d’en être capable », dit M. Medili à IRIN.
Pour qu’elle le soit, il faudrait qu’elle dispose des véhicules et de l’équipement requis, qui subissent souvent des dégâts sur la longue route qui mène de Port Soudan, à l’est, jusqu’au Darfour.
Et lorsque ces équipements arrivent au Darfour, il faut les protéger, ce qui mobilise davantage les précieuses ressources humaines de la MINUAD.
Tout en reconnaissant les limites de la force, M. Medili a suggéré que la déception générale suscitée par la MINUAD reposait sur une idée fausse. « Il est vrai que des événements se sont
produits et que nous n’avons pas été en mesure de les empêcher », admet M. Medili. « [Mais] le rôle précis de la MINUAD est mal interprété [...] L’on s’attend à ce que la MINUAD intervienne manu
militari face à tout groupe agissant dans le camp ou contre la population civile du camp ». « Mais engager une confrontation militaire avec le gouvernement ne rime à rien [...] Nous ne sommes pas
là pour intervenir manu militari face au gouvernement soudanais. Nous sommes là pour inciter les parties à participer au processus de paix ».
« Voué à l’échec »
Depuis l’attaque contre Kalma, la MINUAD maintient une présence permanente dans le camp et a formé la Force opérationnelle intégrée au Darfour, chargée de traiter les questions de sécurité. Des
unités de police népalaises et indonésiennes fraîchement arrivées devraient venir gonfler ses rangs, pour faciliter les patrouilles.
Quand bien même, nombreux sont ceux qui doutent que la MINUAD pourra un jour avoir une véritable utilité. « Je ne pense pas que la situation va s’améliorer, même si la force est déployée à 100
pour cent. [Au contraire,] la situation va être d’autant plus confuse », estime un travailleur humanitaire.
Aujourd’hui, l’accord de paix signé en 2006 entre le gouvernement et le groupe rebelle le plus puissant reste extrêmement fragile. « Que fait la MINUAD ici ? Quelle paix maintient-elle ? L’Accord
de paix global du Darfour [DPA] est une farce », a dit le travailleur humanitaire à IRIN, sous couvert de l’anonymat. « La MINUAD tente de sauver le DPA parce que c’est l’unique raison de [sa]
présence ici. [Mais] il est voué à l’échec ».
La police de la MINUAD |
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Les unités de police formées de la MINUAD sont des unités de réaction rapide spécialisées, autonomes et entièrement mobiles, uniquement composées d’officiers de police issus d’un seul contingent et dotés d’une expertise en gestion des foules et autres opérations policières tactiques. Elles peuvent être appelées à remplir des missions extrêmement risquées et à assurer la protection des populations menacées par un danger imminent, notamment à empêcher les attaques ou les menaces contre les civils, et à surveiller ou assurer la sécurité et la protection des populations dans les camps de PDIP, les villages menacés et sur les axes migratoires. En plus d’assurer la sécurité des populations, elles aident les autorités nationales et les agences des Nations Unies à mener leurs opérations d’aide humanitaire en périodes difficiles et servent également d’escortes, pour renforcer la confiance des populations locales en l’Etat de droit. |
Source: http://www.irinnews.org/fr/